Notes sur l’entretien de Cynthia Fleury pour Cairn Info et le Carnet Psy
Cynthia Fleury est professeur titulaire de la chaire Humanité et Santé CNAM, et de la chaire Philosophie du GHU de Paris Psychiatrie et Neurosciences, également psychanalyste.
« Quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien », dit C. Fleury, dans son livre Le soin est un humanisme. Elle se demande comment penser l’éthique du soin, dans une société néolibérale qui dévalorise le « prendre soin », allouant trop peu de moyens aux structures de soins (hôpitaux…) qui se dégradent, induisant souffrance éthique et crise de la vocation chez les soignants eux-mêmes.
Nous sommes dans un monde d’hyper rationalisation et d’ultra compétitivité dit elle, antinomiques avec l’humanisation des soins qui demande du temps, de la prise en compte de la vulnérabilité, de la singularité…
La division du travail est appliquée au soin, mais le soin est holistique et n’est pas quantifiable.
Quand tout est quantifié, découpé en actes, hyper rationnalisé, on ne prend plus en compte la question de la rencontre et le besoin de temps, qui ne produisent pas d’ « actes » et ne sont pas rentables.
Alors que le temps de la relation est une base nécessaire à tout : au transfert, nécessaire à la confiance, au consentement éclairé au soin (qui est un droit premier du patient), et à l’observance des soins.
Le non-respect de cette temporalité nécessaire, le besoin de formation pour une prise en charge qualitative, les sous effectifs chroniques, mènent nombre de soignants jusqu’au burn out voir aux arrêts et reconversions.
Dans son livre La fin du courage, C. Fleury nous dit que le courage est le premier outil d’autoconservation du sujet, qu’il s’agit d’un geste d’engagement au monde sans attente de victoire, un combat qui protège la santé mentale de l’individu face à l’adversité.
C’est ainsi que « quand un soignant prend soin, il engage aussi l’humanité entière ». On engage toujours plus que soi dans la relation de soin car c’est rendre l’autre « capacitaire » : c’est-à-dire plus autonome et en lien avec les autres et son milieu. Cela active une puissance de vie et de subjectivation chez un individu, qui en activera d’autres…
Le soin est à la base de tout.
Les auteurs qui ont en premier parlé du soin, autour du premier âge et des théories de l’attachement, comme Bowlby ou Winnicott, ont montré que le soin est ce qui est en deçà du système exploratoire et motivationnel de l’enfant, est ce qui va déclencher sa capacité à apprendre, à se relier au monde, ainsi que son principe d’individuation, son rapport aux émotions, sa conscience de soi… Tout ceci passe d’abord par l’autre avec lequel un lien qualitatif, un lien d’attachement a été construit. Pas seulement avec les parents, mais toutes les rencontres qui auront permis de se déployer en figures d’attachement.
Winnicott nous parle du holding et du handling, comme de la façon dont l’enfant est porté, enveloppé, regardé, compris, reconnu, étreint, apaisé, soigné avec attention, respect et délicatesse, c’est cela le « prendre soin ».
Et le « prendre soin » de l’enfant est ce qui lui permet vraiment d’advenir au monde.
L’éthique du « prendre soin », du « care », et la compassion, sont des compétences (Sandra Laugier). Malgré le fait que la vulnérabilité soit stigmatisée par les sociétés néolibérales qui la voit comme une faiblesse, un poids, un assistanat.
On a eu une vision déficitaire des vulnérabilités dans nos sociétés, avec l’établissement de normes très dures (surnormes : être le plus beau, le plus fort… dans une rivalité mimétique très importante) tout en ayant en parallèle un discours de reconnaissance des personnes vulnérables. Il s’agit d’un discours paradoxale.
Or, nier la vulnérabilité est un délire, et cela ne fait que renforcer les vulnérabilités. La seule réalité tangible est la vulnérabilité et nous sommes tous vulnérables. Nous sommes tous mortels.
Nous pouvons tous traverser des périodes de vulnérabilité. Mais nous construisons nos autonomies grâce aux réseaux de soin dont nous bénéficions. L’autonomie n’est pas quelque chose de spontanée, mais une savante construction.
Le soin est une co création des soignants et des soignés. Le dialogue produit le soin comme création commune.
Il n’y a pas qu’une maladie ou une vulnérabilité, mais une personne malade ou vulnérable : prendre en charge c’est inventer une nouvelle norme de vie (non imposée de l’extérieur, non prescrite) à partir de la vulnérabilité de cette personne là et adaptée à elle dans toute sa singularité. Pour qu’elle vive la vie qui lui convient, à elle, une vie avec laquelle elle est alignée.
Inventer cette nouvelle norme de vie est déterminant. Il s’agit de la création de nouvelles possibilités, de quelque chose de nouveau, à la place de la répétition des mêmes obstacles et souffrances.
Cet acte de création est le corollaire de la confiance donnée au thérapeute. A partir de cette confiance, le patient pourra produire pour lui-même une capacité de sublimation, et créer autre chose.
C’est en sublimant et en créant qu’on pourra réparer d’une certaine façon, on ne répare pas directement l’irréparable.
On porte aussi des vulnérabilités culturelles, familiales… pas seulement liées à soi, car nous sommes tous reliés les uns aux autres. Au lieu d’en faire quelque chose de déficitaire, nous pouvons au contraire tisser avec, ce qui viendra dire quelque chose de la singularité de la personne.
Pour l’être humain, se sentir interchangeable, chosifié, réifié, instrumentalisé, produit de la dégénérescence (de la maladie), ou du passage à l’acte et du ressentiment contre autrui, de la haine… ce qui est dangereux pour le sujet et pour l’humanité.
Le soin est une question avant tout politique : un mouvement qui fait que quelque chose tient, du sujet ou du collectif.
Le soin devient un geste politique majeur : l’humanisme dans le soin passe par une dénormalisation, une éthique du « prendre soin » en opposition aux logiques comptables, le suivi et la fréquence, la régularité, et du temps, de l’implication, de l’attention…
